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Eurosceptiques..?
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Ajouté le 05/19/2019 00:00:00 par fanny333

 

 

 
Un empire européen en voie d'éclatement..
 
 
Pour la première fois depuis l'Acte unique en 1986, des forces politiques conservatrices 
et nationalistes puissantes ne proposent pas de quitter l'Europe mais de l'asservir à leur projet. Un défi qui s’ajoute à celui du Brexit et qui aggrave les tensions au sein d’un ensemble dominé par une Allemagne sans projet..
 
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Qu’est-ce que l’Union européenne ? Le concept le plus proche qui vient à l’esprit est celui d’empire libéral ou, mieux, néolibéral : un bloc hiérarchiquement structuré et composé d’États nominalement souverains dont la stabilité se maintient grâce à une distribution du pouvoir d’un centre vers une périphérie.

Au centre se trouve une Allemagne qui essaie avec plus ou moins de succès de se dissimuler à l’intérieur du noyau dur de l’Europe (Kerneuropa) qu’elle forme avec la France. Elle ne veut pas être considérée comme ce que les Britanniques appelaient une « unificatrice du continent », même si, en réalité, c’est bien le cas. Le fait qu’elle se cache derrière la France constitue pour cette dernière une source de pouvoir.

Comme les autres pays impériaux, à commencer par les États-Unis, l’Allemagne se perçoit — et veut que les autres la perçoivent — comme une puissance hégémonique bienveillante, qui répand auprès de ses voisins un bon sens universel et des vertus morales dont elle assume le coût. Une charge qui en vaut la peine pour le bien de l’humanité.

Dans le cas de l’Allemagne et de l’Europe, les valeurs qui légitiment l’empire sont celles de la démocratie libérale, du gouvernement constitutionnel et de la liberté individuelle ; en somme, les valeurs du libéralisme politique. Emballées dans le même paquet-cadeau, on trouve la liberté des marchés et celle de la concurrence, mises en avant quand c’est opportun — en substance, le libéralisme économique et, dans le cas présent, le néolibéralisme.

Déterminer la composition exacte et la signification profonde du bouquet des valeurs impériales, ainsi que la manière dont elles s’appliquent à des situations spécifiques, est une prérogative du centre hégémonique. Elle lui permet d’imposer une sorte de suzeraineté à sa périphérie, en échange de sa bienveillance.

Préserver les asymétries impériales dans un ensemble de nations nominalement souveraines requiert des arrangements politiques et institutionnels compliqués. Les États périphériques doivent être dirigés.

Wolfgang Streeck, pour le Monde-diplomatique, mai 2019.
 
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Sur un tissu bleu à douze étoiles dorées..

Cette grande espérance, au départ, avait tout pour elle. Saint Thomas et Victor Hugo, un heureux mélange d’inspiration chrétienne et d’anticipations humanitaires, de générosités et de vraisemblances. Ainsi de la marche inexorable vers l’unification des nations dans une gouvernance globale, comme naguère des régions dans les États-nations, ou encore de fortes et simplistes certitudes comme « L’union fait la force ». À quoi s’ajoutait, pour le soussigné, l’ombre portée de l’Européen Paul Valéry. Sans doute « l’Europe possible »qu’il avait appelée de ses vœux ne coïncidait pas avec l’Union européenne. Ce n’était pas une résurgence due au Saint Empire romain germanique, mais l’Europe d’Albert Camus et de la « pensée de midi » : méditerranéenne et solaire, de patine catholique, devenue humaniste sur le tard, quoique plus proche de Rome que de Francfort. Elle commençait à Alger, passait par Alexandrie, allait à Beyrouth, faisait halte à Athènes, poussait une pointe vers Istanbul et remontait vers le nord, par la Botte italienne et la péninsule Ibérique. Autant dire qu’elle attachait au langage, à la géométrie et aux créations de l’imaginaire le même rôle stratégique que nous à l’indice Dow Jones et au taux d’imposition des entreprises.

L’histoire universelle a toujours eu plus d’une ruse dans son sac. Aussi a-t-elle confié l’expansion du principe Amérique à ce qui était supposé lui faire vis-à-vis et, pour certains, concurrence : les États-Unis d’Europe. Tel est le miracle de l’hégémonie : pouvoir faire remplir son agenda par un autre. C’est aussi celui de l’amour. La jeune Amérique a su se faire aimer au lendemain de la guerre, ce que n’a su faire, le contraire eût étonné, sa rivale d’alors, l’Union soviétique. Et qui aime imite. Il n’est donc pas anormal que l’Europe fédérale du futur ait souhaité se construire en étendant au Vieux Continent les dogmes et manières du Nouveau. Travailler avec tant d’application à effacer sa personnalité, détricoter avec enthousiasme tout ce qui faisait son ADN, cela devrait intéresser un dramaturge. L’Union européenne est une machine antipolitique, dont certains rêvent qu’elle devienne un acteur politique et attendent même qu’elle se constitue, un jour, en puissance, quand sa raison d’être est de fuir toute idée de puissance.

Résumons l’intrigue. Sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens, les deux premiers acteurs de la pièce, avaient eu, au lendemain de la guerre, pour prévenir tout retour de flamme, l’excellent projet de faire prévaloir l’intérêt commun sur le particulier. Contre le péché national, la rédemption fédérale. Soit. Pourquoi pas ? Après quoi l’on vit les socialistes du cru démanteler les protections sociales, déconstruire l’État, le seul et dernier bien de ceux qui n’en ont pas, démonter les services publics et introniser en loi suprême celle du profit, tandis que les maîtres d’œuvre spiritualistes mettaient sur pied une entité sans âme ni cœur, la plus grossièrement matérialiste des agrégations humaines où le lobby est roi, le réfugié un ennemi et reine la calculette. L’Union européenne n’est pas sortie de l’histoire pour la raison qu’elle n’y est pas entrée.

On n’a jamais vu, sur aucun terrain, évoluer une armée sous le drapeau à la couronne d’étoiles extraite du texte de l’Apocalypse, ni un hérault de Bruxelles mettre son veto à quoi que ce soit, ni convoquer une conférence de paix, ni déclencher ou arrêter une guerre. Ce n’est pas le genre de la maison. C’est par des accords entre gouvernements, par une coopération classique et judicieuse entre États souverains que sont nés les grands succès européens, Airbus et Ariane, qui ont plus fait pour la cause qu’un artefact institutionnel dont l’apport aura été de franchiser la mondialisation d’un capitalisme financier étranger aux modèles tant rhénan que colbertiste. Non sans avoir entre-temps mis à flot, en 1987, l’excellent programme d’échanges universitaires Erasmus, qu’il convient de saluer en dépit de sa modestie : trente-trois pays participants, mais 1,3 % du budget communautaire, trois mille bourses par an, surtout pour les écoles de commerce et d’ingénieurs. Le Moyen Âge faisait mieux dans la mobilité, mais l’effort est méritoire.

Le culte européiste constitue la première religion séculière qui n’ait pu délivrer à ses fidèles une carte d’identité, à moins de prendre pour telle une coupure de Monopoly. Et pour les consoler d’une narration commune impossible, la banque leur a offert une monnaie unique, avec l’idée, derrière la tête, d’une frontière à repousser toujours plus loin. Substituer l’extensif à l’intensif, un toujours plus loin à un encore mieux, go east young man, c’est une formule qui marche dans un continent qui a un minimum de diversité dans un maximum d’espace, mais non dans le nôtre, avec un maximum de diversité dans un minimum d’espace.

Détruire un sentiment d’appartenance sans en mettre un autre à la place est toujours périlleux. Le risque est la rétraction tribale, faux remède et vrai poison. Les religions politiques — et l’européisme en fut une, à sa manière, oblique et pâlichonne — se dessèchent assez vite faute de sève et surtout d’un tuteur, une verticale. Le mythe Europe s’est fané plus vite que de raison pour avoir postulé qu’un texte de Constitution pouvait faire ancrage, sans langue, mémoire ni légende partagées. Ce patriotisme sec et sans substance, dit constitutionnel, laissa la place au seul esprit de commerce, en tenant pour négligeable ce qui lui donne un sens : le commerce des esprits.

Qu’a-t-elle d’européenne notre Europe recouverte d’un bleu manteau de supermarkets, le successeur du blanc manteau d’églises, avec, çà et là, et en supplément d’âme, des musées en forme de blockhaus où venir remplir en bâillant ses obligations culturelles ? Il y avait plus d’Europe à l’âge des monastères, quand l’Irlandais Colomban venait semer ses abbayes aux quatre coins du continent. Plus, à la bataille de Lépante, quand Savoyards, Génois, Romains, Vénitiens et Espagnols se ruèrent au combat contre la flotte du Grand Turc, sous la houlette de don Juan d’Autriche. Plus, à l’âge pacifique des Lumières, quand Voltaire venait taper le carton à Sans-Souci avec Frédéric II, ou quand Diderot tapait sur l’épaule de Catherine II à Saint-Pétersbourg. Plus, à l’âge des Cloches de Bâle,quand Clara Zetkin remuait le cœur des ouvriers français, et Jean Jaurès les congrès socialistes allemands. Le russe et l’allemand s’enseignaient cinq fois plus dans nos lycées en 1950 qu’aujourd’hui ; il y avait alors plus d’Italie en France et de France en Italie qu’il n’y en a à présent. Nous suivons de jour en jour les péripéties de la politique intérieure américaine, et une quinte de toux de Mme Hillary Clinton en campagne fait l’ouverture de nos journaux télévisés, mais nous n’avons pas dix secondes pour un changement de paysage en Roumanie ou en Tchéquie. Les satellites de diffusion et notre paresse intellectuelle mettent New York sur notre palier, Varsovie dans la steppe et Moscou au Kamtchatka.

M. Donald Tusk, président du Conseil européen, qui s’adresse en globish à ses divers interlocuteurs, paraît bien moins européen que l’empereur Charles Quint, qui parlait espagnol à Dieu, italien aux femmes, français aux hommes et allemand à son cheval. Sur la trentaine d’agences centralisées de l’Union, vingt et une présentent leur site uniquement en anglais, et la loi travail en Italie s’appelle le Jobs Act. Voir les fonctionnaires de Bruxelles communiquer dans la seule langue qui, depuis le Brexit, n’est plus celle que d’un de ses membres, l’Irlande, ne manque pas de cocasserie. Ceux qui déplorent que cette Carthage babillarde devienne une vaste Suisse devraient plutôt nous donner cette confédération en exemple : on y parle couramment, comme tout Européen se devrait de le faire, trois, voire quatre langues majeures.

Personne, certes, ne pouvait prévoir, au début de cette odyssée manquée, que l’Europe centrale et orientale deviendrait, dès sa libération, une petite Amérique de l’Est, où les sex-shops et les McDo remplaceraient bientôt librairies et tavernes, où le Pentagone viendrait installer ses conseillers, et la Central Intelligence Agency (CIA) ses prisons clandestines. Ni que la tension féconde entre latinité et germanité se résoudrait, avec l’élargissement à vingt-sept, au bénéfice d’une Allemagne devenue entre-temps, expiation et rédemption obligent, la plus américanisée des sociétés européennes (primauté de l’économie, urbanisme, organisation fédérale, gouvernement des juges, etc.). S’il est vrai que toute histoire d’oiseau s’achève par un chat, il n’était pas dit qu’un salutaire réflexe de défense face à un despotisme politique tournerait trente ans plus tard en une sorte, plus supportable il est vrai, de despotisme économique, comme si un « non » à Joseph Staline exigeait un « oui » à Milton Friedman.

Le stratège Thomas Barnett, qui a enseigné au Naval War College avant de travailler au Pentagone, incitait récemment les États-Unis à ne pas se décourager à cause d’une guerre perdue, l’Irak, et à continuer de projeter avec succès dans le monde entier leur ADN, « le code source de la mondialisation moderne », à savoir leur modèle économique, qui se réplique tout seul par « effet domino », d’une classe moyenne à l’autre. « Il ne s’agit plus désormais, martèle-t-il, que l’Amérique dirige le monde, mais que le monde devienne l’Amérique. » Pour ce qui est du Vieux Monde, notre stratège peut se rassurer : il touche au but..

 
Régis Debray, le Monde-diplomatique, mai 2019.
 
 
 
 
 
 
 


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