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-II- Valse de Vienne


 
Proposé par : Flourac
Ajouté le: 11/08/2012
Catégorie : Textes en proses
Consultations : 46
Commentaires : 1






-II- Valse de Vienne

L'autre "Troisième homme" (1).

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-III-. Un monde du Passé. 

La veste du maître d'hôtel était pleine de reprises et pas très nette, mais il était parfaitement stylé. 

Il débarrassa Jacques de sa capote militaire, tout aussi miteuse. Irène le précéda dans les appartements. 

Il avait trouvé difficilement, presque à la boussole, car il neigeait encore sur Vienne. 

De gros flocons se déposaient silencieusement sur la couche blanche, déjà épaisse, qui recouvrait le trottoir. Les immeubles gris et massifs en paraissaient encore plus tristes. 

De l'extérieur, il n'avait vu qu'un lugubre bâtiment, précédé d'une cour, coincé entre deux de ses pareils sur la Nibelungengasse. Vestige d'un passé baroque, il cachait les débris d'un monde révolu, celui de François-Joseph, des Strauss et de toute la vie heureuse des fortunés du XIXe siècle. 

Le vieux parquet grinçait sous leurs pas. Partout, il y avait quelques beaux objets. Mais des emplacements plus clairs sur la tapisserie marquaient le départ de tableaux ou de gravures anciennes qu'il avait fallu vendre ; des commodes étaient veuves de leurs objets précieux. 

Ce n'était pas encore le château de la misère du baron de Sigognac, mais cela en prenait le chemin. 

Finalement, le maître d'hôtel, qui les précédait dans le hall glacial, s'effaça devant une porte d'acajou à deux battants qu'Irène ouvrit sans plus de cérémonie. 

Trois autres personnages, semblant sortir d'un roman de la comtesse de Ségur, y papotaient gentiment. 

La pièce renfermait un bric-à-brac incroyable, comme si l'on avait voulu mettre ici en sûreté ce qui restait de valeur. 

Un personnage, qui s’avéra être un comte d’ancien régime, vint au-devant d'eux et lui souhaita la bienvenue dans un français excellent. 

Lorsqu'il parlait, un léger filet de salive blanche suintait à la commissure de ses lèvres : "C'est aimable à vous de venir nous rendre visite ; Je vous présente la Gräfin, et voici mon beau-frère, le prince Kroubeskoï, un “ Blanc ”, bien-entendu !" 

Comme s'il n'avait fait que cela toute sa vie, Jacques se pencha cérémonieusement sur la main tendue de la comtesse. Après quoi, sa propriétaire, se désintéressant de leur hôte, revint à son ouvrage. 

Le prince était habillé avec une recherche extrême, un col cassé, des boutons de manchettes qui étaient peut-être en or, des chaussures vernies... Il avait l'apparence indéfinissable d'un inverti. 

Le comte, lui, ressemblait à une ancienne gravure de mode, avec le pli coupant de son pantalon. 

Le maître d'hôtel revint en apportant ce que Jacques prit tout d'abord pour du champagne. qui n'était que du Sekt, sorte de mousseux très apprécié des Autrichiens, que la présence de ses hôtes et de leur environnement, aristocratisait en quelque sorte. 

La conversation roula sur des choses insignifiantes ; entre “ gens du monde ”, se dit le jeune Français. Au bout d’un moment, on l’avait oublié. Insensiblement, ses hôtes étaient passés du français, à l’allemand, puis au russe. 

Irène semblait absente et Jacques ne savait plus quelle contenance prendre, quand elle lui saisit subitement la main et l’entraîna dans le couloir glacial, dans l’inattention générale. 



-IV-. L’initiation. 

On monta un escalier immense, à peine éclairé. Irène ouvrit une des nombreuses portes du premier étage et ils se trouvèrent dans une chambre, tout aussi glaciale que le reste de la maison, qui semblait être celle de la jeune fille. 

Celle-ci le regarda gravement. « Jacques voulez-vous m’aider ? » 

Jacques voulait bien tout ce qu'elle désirait ; même la lune s'il le fallait ! Mais il ne comprenait pas exactement ce qu’elle souhaitait exactement : un paquet qu’il devait remettre en zone russe ; au Prater, à un inconnu ; à qui il devait le passer aussi discrètement que possible. 

Suivirent quelques détails, aussi ténébreux que la pièce, devenue obscure à la suite d'une panne subite. « C’est le couvre-feu » déclara Irène. 

Puis ce fut le silence entre-eux ; un silence seulement rompu par la respiration embarrassée du jeune homme. 

Il sentit tout d’un coup des lèvres sur les siennes. 

Pour faire quelque chose, il avança une main sur une rondeur qu’il aborda timidement.  

L'obscurité et le froid l’angoissaient, et il lui semblait commettre des choses sordides et indécentes dans cette noble demeure. 

Comment passe-t-on du rôle de garçon policé à une bête en délire ? 

Le sut-il jamais ?

Il lui semblait qu'il échouait sur une surface molle sur laquelle sa respiration s'accéléra. 

Il entendit quelque chose comme « Are you happy ». 

Il s’entendit répondre misérablement « Of course ». 

Machinalement, il pensa : « Pourquoi en anglais » ? Pour se prouver peut-être qu’il était sincère, il ajouta faiblement en allemand : « Das ist wunderbar ». 

"Et qu'on eut sur son front fermé le souterrain,

L'oeil était dans la tombe et regardait... calin.



-V-. Complot. 

Dans un "gasthaüs", Irène est en compagnie de William, un Américain. 

Conversation : « Alors tu as réussi à séduire ton Französic ! 

- Il a apporté sa ration de cigarettes et même une bouteille de cognac.  

- Tu as couché ? – Penses-tu, il est bien trop timide. 

- Tu sais que nous n'avons plus que huit jours ? - Oui !

 - Bon ! amène-le doucement, comme prévu, et j'apparaîtrai... » 

Les trois musiciens s'évertuaient toujours sur leur instrument, tandis que les clients se bourraient de fausses viennoiseries. 

Ils avaient le sourire extatique de ceux, goûtant la quintessence de leur art. 

En réalité, leur estomac attendait avec impatience leur salaire en nourriture. L'Autriche, comme toute l'Europe, crevait de faim (2) ; mais ici on souffrait dignement, comme une valse triste qui terminerait le bal. 

Irène pencha amoureusement sa tête sur l'épaule de William. Le reste se perdit sur une valse de Vienne. Pas du tout triste pour eux. 



-VI-. Le meilleur des mondes. 

Après le pont de "l'Armée soviétique", et son monument, Jacques se trouvait dans la zone internationale contrôlée par les soviétiques. 

Il se dirigeait vers le Prater, cet extraordinaire espace de verdure où les couples se côtoient à l'ombre de la Grande Roue. Son contact devait l'accoster dans une de ses allées. 

Dans une de celles qui étaient les moins fréquentées, un petit homme, vêtu de noir, genre et classe du comte, l'aborda en lui demandant s'il aimait Verlaine. 

Ainsi qu’il avait été prévu, Jacques répondit aussitôt : « Bien sûr ! Qui ne connaît les violons de l'automne ». Le petit vieux récita alors : « Les sanglots longs des violons, bercent mon cœur d'une langueur monotone... ». 

Et, prestement, en le frôlant, le débarrassa du paquet qu'il avait dans la poche droite de sa capote. 

Le geste avait été si vif qu'il ne s'en serait peut-être pas aperçu s'il n'avait pas été au courant. Ce type était sûrement un kleptomane de profession. Soulevant son chapeau, l'homme l'assura de tout le plaisir qu'il avait eu à faire connaissance puis s'éloigna vivement. 

Il n'avait pas fait vingt mètres qu'un groupe de trois hommes le ceinturait et l'entraînait au grand effroi du jeune soldat. 

Celui-ci n'était pas encore remis de son émotion qu'une voix, à l'accent russe, mais en excellent français, le fit se retourner. Un militaire soviétique, de près de deux mètres de haut, galonné de partout, le toisait avec amusement. « Je crois que nous avons à parler tous les deux, vous ne croyez pas ? - Mais je suis Français, j'ai une carte inter-zone en règle. - Oui, je sais ! Je connais même votre nom. Nous savons aussi que vous faites votre service militaire à la Klauster-Kasern. Allons ! Venez, je vous offre une vodka, nous avons à parler ». 

Ils traversèrent la place où se trouvent les célèbres Teethoff et s'attablèrent à une table d’un Gastaüs, où, sur un signe de son hôte, on leur apporta deux grands verres pleins. 

Jacques avait suivi, pâle, le cœur battant, plein d'appréhension. Il avait entendu parler des prisons soviétiques d'où parfois certains ne ressortaient que beaucoup plus tard, et seulement après l’intervention de la commission interalliée. 

« Alors, petit frère, savez-vous dans quelle vilaine histoire vous êtes tombé ? Vous ne répondez pas ? Eh bien vous avez été l'intermédiaire inconscient d'une bande d'aigrefins qui font la contrebande de la pénicilline trafiquée. Grâce à eux, beaucoup de malades sont morts en croyant trouver leur salut dans ce médicament américain et vous avez participé indirectement à ces crimes. Qu'en dites-vous ? » 

Ce qu'il en pensait ? Il ne le savait trop, et il était terriblement inquiet. Qu'allait-on lui faire ? L'officier dit comme en confidence: « Nous allons arranger cela pour que vous n'ayez pas d'histoires, mais nous espérons qu'en retour vous ne serez pas ingrat ». 

Puis prenant sa vodka à la main: « Y za dobry pout voï svobodony myr ! » 

- « Ce qui veut dire ? » : - « À votre arrivée dans le monde libre ! »

 J.A.



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(1) On peut rappeler brièvement le thème du "Troisième homme", esquissé la dernière fois. Holly Martins, un minable écrivain américain, est venu retrouver son ami Harry Lime dans la Vienne dévastée de l'après-guerre. Mais celui-ci a trouvé la mort dans un accident de voiture alors que la police le suivait de très près. Martins mène sa propre enquête et retrouve Lime, vivant, mêlé à un odieux trafic de pénicilline. 

(2) La vie quotidienne à Vienne, en ce temps-là, ne manquait pas d’attraits, car tous les alliés occidentaux profitaient de la formidable manne américaine qui se déversait par cargos entiers, en provenance des ports de Trieste et de Gênes, où même de leur base de Munich, qui, de là, arrivait à l’aéroport viennois de Schewechat, de la même manière que sera ravitaillé Berlin, quelques semaines plus tard. C’est à peu près à cette date que se situe la sombre et magnifique fresque, imaginée par Graham Greene, et interprétée par Orson Welles : “ Le troisième homme ”. Il se faisait un trafic entre les zones qui consistait à échanger les produits de prestige nationaux contre tous ceux qui provenaient d’outre-Atlantique, soit absents d’Europe depuis le début de la guerre (les fameuses cigarettes Lucky Strike notamment), ou encore inconnus, le nylon et la pénicilline par exemple. Je suppose que les Anglais proposaient leurs Whiskies ; quant aux Français, ils offraient, en guise de troc, un mauvais cognac que même les Allemands, n’avaient pas voulu dans leur retraite. Il faut dire que ni les Américains, ni les Russes n’étaient difficiles sur l’article. On disait que ces derniers ne voyaient pas de différence entre le cognac et l’eau de Cologne. En admettant que ce soit vrai, je ne vois pas ce qu’ils auraient pu donner d'autre en échange, surtout dans le climat difficile de l’époque. Le simple troupier français avait droit d’acheter mensuellement deux bouteilles de cognac au Magasin Français, ce qui, avec le tabac de la quinzaine, augmentait son pécule, ou bien lui permettait de se procurer, auprès des Américains, une tenue plus seyante que celle de l’Intendance militaire. C’était le marché noir pour tous ! 

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P.S. Comme d’habitude, j'ai fourni ici l'enveloppe historiquement réelle, puisée sur des souvenirs. Le reste est romanesque. 

Cette nouvelle a été précédemment publiée dans mon pays natal par la revue Magasine du Ht-Quercy, 2009, n°87. p. 100 à 106, sous le titre : "L'autre troisième homme" 



 




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