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-I- La montagne aux émeraudes...JA


 
Proposé par : Flourac
Ajouté le: 01/09/2013
Catégorie : Textes en proses
Consultations : 51
Commentaires : 3






-I- La montagne aux émeraudes. 



Pourquoi suis-je revenu, dans ce village perdu ? quarante ans après y avoir laissé Pierre, à demi fou, le fusil à la main, tirant sur tout ce qui bougeait. Pour faire le point, je reprends la lecture de mon calepin.



-I- Départ.



Vendredi 7 mai 1999. Neuf ans ont déjà passé depuis les accords de Paris qui ont donné au Cambodge un semblant de paix. 

Ce pays renaît lentement, comme au sortir d'un interminable cauchemar. Personne ici n'a oublié le génocide des Khmers rouges et leur folie idéologique qui aurait fait près de deux millions de victimes entre 1975 et 1979. 

À présent, le tourisme renaît du dollar et le dollar fait oublier les années de plomb, les années de sang. 

J'ai retrouvé la ville moderne de Siem Réap, près des temples d'Angor, avec ses étals de fruits et de légumes, apparemment bien fournis. 

La circulation humaine y est inexistante, hormis des camions aux échappements nauséabonds et les dizaines de petits scooters japonais qui supplantent de plus en plus les bicyclettes. 

De toute évidence, l'économie parallèle est revenue avec la manne du tourisme. 

Certes, je ne me suis pas risqué à entrer au Grand Hôtel d'Angkor, ce palace de légende, ravagé par la guerre civile mais entièrement restauré par une entreprise américano-singapourienne. 

À 4000 francs la nuit, j'y aurais englouti mon petit pécule en une dizaine de jours. Or, il faut que je retrouve Xa Kuong et pour cela remonter, au-delà des Dangrek... 

Jusqu'à la Sé Moun, la région des Moïs insoumis, du moins autrefois....



-II- Attente.



Samedi 8 mai. Angkor-Vat se dresse toujours fièrement, merveille architecturale, intacte de prime abord, avec ses dentelles de pierre rosissant au soleil couchant, ou se mirant dans ses bassins. 

À proximité de la pagode moderne, aux couleurs criardes, de joyeux bonzillons se lavent en riant, ignorants du passé. 

Pour rappeler chacun à la réalité, de vieilles femmes squelettiques, le crâne rasé, demandent l'aumône, tandis qu'un jeune unijambiste, probablement victime d'une mine antipersonnel, joue de la flûte, dans l'espoir d'une piécette. 

Tout autour, telle une ceinture infranchissable, autour de ce qui fut la cité royale d'Angkor, la forêt tropicale s'assoupit ; 

impénétrable avec ses immenses fromagers et leurs racines tentaculaires ; assourdissante aussi, avec la stridulation de millions de criquets et le ricanement de milliers de perruches. 

Je fais partie d'un groupe de quatre personnes qui, l'aube à peine levée, ont pris un des minibus (à 70 dollars la journée) et convergent vers la zone des temples. 

Sur une surface de 203 km carrés, elle est gardée par l'armée et par la police du patrimoine, tant pour s'assurer que les touristes ont bien payé leur écot (20 dollars par personne et par jour) que pour empêcher les pillages de nuit. 

Dernier scandale, une dizaine de mètres de bas-reliefs du temple de Banteay Chhmar, ont été découpés à la scie et revendus aux antiquaires de Bangkok. 

Les coupables ? L'enquête n'a pas abouti ; pas des paysans sans nul doute ! 

Le cas n'est pas isolé, à chaque visite d'un temple, le guide montre du doigt les innombrables têtes de Bouddha, d'apsaras aux seins nus, aux têtes irrémédiablement mutilées. 

"Qui peut posséder une échelle assez haute et un camion pour faire le transfert ?", interroge un intellectuel barbu de mon groupe. 

Pas de réponse du guide. Prudence ! 

Pour ma part, je cherche du regard l'envoyé que je devrais retrouver par ici, selon les contacts que j'ai eus. 

La magie des lieux reste intacte quel que soit le site visité : 

Ta Prohm s'enveloppe toujours de sa somptueuse gangue végétale ; 

le Baphuon qui, initialement, formait un ensemble de 70 mètres de long, représentant la plus grande effigie mondialement connue de Bouddha est en cours de restauration par les Français ; 

et puis la terrasse des Éléphants et la statue du roi lépreux, la porte de la Victoire avec ses incroyables rangées de gardiens de pierre, chevauchant des nâgas, ces serpents sacrés symbole de vie... 

Mes compagnons escaladent avec enthousiasme les escarpements de Kulen et découvrent avec autant d'émerveillement les lingas sacrés, dont les dimensions semblent impressionner la gent féminine. 

Mais ni parmi les ouvriers qui s'activent aux sauvetages des sites, ni parmi les mendiants, bonzes, paysans ou autres cambodgiens, j'ai pu encore apercevoir celui qui doit me ramener vers la Sé Moun. 

Il va me falloir patienter encore et me défausser encore des 20 dollars de ma chambre à la villa Apsara.

Dimanche 9 mai. Finalement, c'est à Angkor-Vat que l'on revient toujours, même si c'est le temple le plus connu. 

D'ailleurs, il faudrait des semaines pour l'apprivoiser. 

Son gigantisme écrase, mais l'émotion la plus rare est donnée dans la galerie inférieure, un bas-relief de 1,80 mètre de haut déroule, sur 1600 mètres, scènes de guerre et de la vie quotidienne. 

Il n'est pas seulement hanté par les touristes, volontiers gouailleurs et iconoclastes, mais aussi par les cambodgiens qui, bien que bouddhistes, viennent s'y recueillir, méditer et contempler les images du Ramayana. 

C'est au pied d'une de cette saga, que j'ai vu un homme se lever de sa pose de méditation et me faire le signe de reconnaissance convenu. C'était l'envoyé de Xa Kuong.

-III- Phum Say.



Lundi 10 mai. Chanam est un des chauffeurs de la compagnie Taiwanaise qui exploite une des coupes de bois dans l'immense réserve forestière du haut Cambodge, lors de la saison sèche. 

Dans ce dessein, la Taiwan Hero Cie a créé une route où l'on circule à peu près bien, mais avec de la poussière de latérite plein les yeux, comme partout sur le réseau cambodgien. 

Ailleurs, le lacis routier est épouvantable, car il n'y a pas eu d'entretien depuis les événements de 1975. 

Chanam m'a laissé avant les bâtiments en béton de la compagnie, où l'entrée est interdite, sans autorisation du gouvernement provincial. 

D'ailleurs, je n'avais rien à y faire, bien au contraire je dois passer inaperçu. 

À première vue, le village tribal de Phum Say, peuplé de Krungs a trouvé son équilibre entre les exigences de sa culture traditionnelle et les avancées de la modernité. 

Les habitants semblent avoir troqué leurs vêtements colorés traditionnels, propres aux tribus des collines, contre des tee-shirts et des pantalons, même s'ils continuent à pratiquer une économie de subsistance, activité qui les fait vivre depuis des siècles. 

Pourtant, je sais par Chanam que cette impression d'harmonie entre tradition et modernité est illusoire. 

Phum Say est bel et bien une zone de guerre mettant aux prises les traditions spirituelles et économiques des Krungs et la puissante société forestière, car, depuis peu, celle-ci dépassant les limites admises avec la tribu ; pratique des coupes dans ce que les Krungs appellent "les forêts aux esprits". 

Le vieux Yong, chez qui Chanam m'a déposé, m'a confié : "Les forêts aux esprits sont les lieux où nous allons résider après notre mort. Lorsqu'un couple souhaite avoir un enfant, ils rêvent des forêts aux esprits et les dieux leur envoient un enfant." 

Hélas pour ce peuple, c'est précisément ce qui fait la valeur symbolique de cette nature qui explique leur attrait économique aux yeux de la Hero-Cie. 

Inquiet pour la suite de mon voyage, je m'enquiers de la situation de ces coupes prohibées. 

Mais Yong continue de gémir :"Les forêts aux esprits nous fournissent des médicaments, les feuilles de rotang pour les toits, les liens pour les cordes...

Je laisse le vieux se répandre, surtout ne pas le brusquer. "Les dieux des forêts sont mécontents. On entend retentir les clameurs et les sons des tambours montant des forêts en colère. Dans notre village, quatre personnes sont mortes depuis le début des coupes, victimes de la colère des dieux..." 

J'ai du mal à saisir son cambodgien haché, langue que je n'ai plus pratiquée depuis longtemps. Je ne peux pas pourtant lui dire tout bonnement que j'allais chez les Moïs-Mnongs, que même les Khmers rouges n'ont jamais pu faire adhérer à leur société sans échanges. 

Pourtant, je dresse l'oreille quand Yong, déclare de sa voix mouillée de vieillard sénile : "Les forêts aux esprits sont situées au sommet des collines, c'est là qu'on trouve les arbres les plus vieux et les plus majestueux." Je n'en saurai pas plus. Je n'ai plus qu'à attendre Chanam.



-IV- La Pagode.



Jeudi 13 mai. La jungle épaisse et accidentée, par laquelle on est venu, est trouée d'un labyrinthe de pistes secrètes, taillées au coupe-coupe. 

C'est la région des Moïs ; là commence leur domaine, seuls quelques contrebandiers, plus que l'armée, mal équipée et mal payée, y poursuivent plus ou moins une activité de troc avec les gens des hauts plateaux. 

Je peine dur, ressentant les effets de l'âge. Devant moi, mon guide, chaussé de sandales en plastique, marche d'un pas agile, chargé cependant d'un énorme sac à dos où s'entassaient nos vivres : poisson séché, bananes et boules de riz. 

Voici dix jours que nous marchons et ma main tremble d'épuisement. 

Une exclamation de Yé-Bé me fait sursauter ; la jungle s'éclaircit et il me montre une sorte de plateau dominé par des banians. 

Pourtant, au bout de quelques minutes je ne sais plus où je me trouve, montant et descendant à travers les collines, sans aucun repère. Il faut souvent se baisser pour ne pas être griffé par les branches. 

Quand je me retourne, je ne vois plus qu'un moutonnement vert. Puis, les arbres s'espacent et l’on aperçoit les ruines de ce qui a dû être un temple : des pierres rongées par l'humidité et envahies par les lianes. Dieu sait pourquoi on l'a construit ici ! 

Tout autour, la plate-forme en pierre, supposée représenter le Mont Mehru, est recouverte d'herbe. Les têtes des statues manquent, sans doute volées par les trafiquants d'art khmer. 

Le cri grave d'un gecko tapi sous quelque pierre nous fait sursauter. Yé-Bé essaie de repérer le gros lézard, perché sur quelque recoin d'une arcade. Vaguement inquiet, il doit compter les cris : un nombre pair cela porte malheur, un nombre impair c'est bénéfique. 

Après le huitième cri caverneux, le silence retombe... Yé-Bé attend comme pour supplier de crier encore un peu, mais le saurien reprend sa sieste, ses gros yeux globuleux recouverts d'une taie grisâtre. 

Il est près de midi et le soleil tombe à pic sur des blocs, alignés comme des tombes. Des fleurs sauvages semblent donner un air de fête à cet endroit qui, à une autre heure pourrait être sinistre. 

Yé-Bé s'aplatit derrière un mur, une peur animale commence à s'infiltrer en lui et il doit regretter d'avoir accepté mes 500 dollars pour me conduire jusqu'ici. 

Il est si absorbé par l'effet qu'a produit le cri du gecko qu'il sursaute lorsque le Moï se dresse silencieusement près de lui. Quelques mots entre eux et il me désigne du doigt. 

L'homme se précipite à mes pieds et, à genoux, commence une série de laî, pour finir par me baiser la main. Puis, il me regarde... Nous nous regardons... 

C'est Xa Kuong, mon fils. Je l'avais quitté alors qu'il n'avait que quelques semaines et j'ai à présent devant moi un homme de plus de quarante ans. 

Curieuse et incroyable rencontre ! Je cherche en lui les traits qui marquent son métissage tandis qu'il attend modestement, toujours à genoux, que je parle le premier. Alors le gecko se fait entendre trois fois. Cette fois, c'est bon signe.

 J.A.

A suivre, demain



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À l'intention de mes concitoyens, cette nouvelle a été précédemment publiée dans mon pays natal par la revue Magasine du Ht-Quercy, 2000/3, n°51. p. 86 à 95. "FLOURAC J.A, La montagne aux émeraudes".



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Les récits qui forment cette rubrique sont de pure fiction. Tout rapprochement avec des personnages existants ou ayant existé est à exclure. Par contre, les paysages les monuments les coutumes et les techniques des peuples Moïs (ou Mnong) ont servi de modèles, encore que replacés dans des cadres différents.

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