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-II- La montagne aux émeraudes...JA


 
Proposé par : Flourac
Ajouté le: 01/10/2013
Catégorie : Textes en proses
Consultations : 58
Commentaires : 3




-II- La montagne aux émeraudes. 

(Suite)



-V- La Patrouille perdue.



Mai 1954. Dien Bien Phu était tombé le 9. Pierre et moi, étions isolés dans un poste en pleine brousse aux frontières du Laos avec le Cambodge et de la Thaïlande, un peu à l'ouest de Kong, vers la frontière lao-siamoise. Pendant que, dans la célèbre cuvette, les réguliers de Giap donnaient l'assaut, par centaines, peut-être par milliers, le commandement, estimant la partie perdue, voulut regrouper ses forces et donna l'ordre de repli aux postes isolés, mais sans les moyens qui auraient été nécessaires. 

Par une nuit de poix, par une nuit d'égout, noire comme l'encre de Chine, on a quitté le poste. 

Nos hommes étaient des supplétifs du village. Réunis seulement une heure avant notre départ, pour assurer notre repli discrètement, nous leur avons laissé le choix : ou bien ils nous accompagnaient ou bien ils restaient avec leur fusil pour défendre éventuellement leur village, en attendant notre retour. 

Aucun, parmi eux, ne se faisait d'illusions, 

Tous comprenaient qu'on ne reviendrait plus et que si on leur laissait leurs armes, c'était pour se défendre ou pour négocier leur ralliement avec le moins de casse possible. 

En réalité, ce n'était que de vieilles pétoires ; la plupart des armes automatiques et des munitions avaient été mises dans une cache à l'insu de tous. 

Un feu d'artifice, produit avec de vieux obus, a permis de laisser croire qu'on avait détruit le reste. 

Les unités Viets étaient alors rassemblées dans le nord, mais on pouvait craindre le Pathet Lao ou les Khmers Issaraks pour gêner notre repli. Finalement, trois hommes nous suivirent ; ils n'étaient pas du village... 

La nuit tombée on a pris la piste principale au milieu d'une averse tropicale épouvantable. Puis, la pluie cesse de tomber, et la forêt s'est mise à fumer ; une sorte de vapeur produite par la terre surchauffée. 

La piste descendait en pente douce vers la rivière qu'on entendait plus qu'on ne voyait. 

Là, on s'est mis en position de défense, en attendant la jonque, souhaitant que les deux lao que nous avions envoyés puissent voir l'embarcadère, sinon il fallait renoncer à descendre la rivière qui devait nous permettre de rejoindre le Mékong, et ensuite prendre la piste qui rejoint la route vers Khong...

Finalement, la pirogue n'est jamais arrivée. Nous n'étions plus que trois, un Moï, Pierre et moi. 

Le Moï, qu'on appelait Kim, par abréviation, n'avait qu'une idée : retourner dans son village, vers les Monts Dangrek. 

On a pensé qu'il valait mieux le suivre, les Moïs font partie de ces ethnies minoritaires qu'on appelle Khmers Loeu (cambodgiens des hauteurs). 

Entre les bandes du Pathet Lao, alliées des Viets, et les Issaraks, étrillés par l'armée de Sihanouk en 1953, mais en pleine recomposition, il valait mieux choisir une de ces ethnies minoritaires : Bahnars, Sedangs ou Mnongs qui ont toujours été réfractaires au pouvoir central. 

Depuis toujours considérées comme trop sauvages, plus particulièrement par les Vietnamiens, elles ont, à travers les siècles, délimité leur territoire dans les régions les plus inhospitalières et les plus inaccessibles de la péninsule Indochinoise. 

C'est avec les Français qu'ils s'entendirent le mieux, sans doute parce qu'ils les protégeaient des ethnies dominantes.



La piste serpentait entre deux collines couvertes d'une jungle épaisse, plus étroite, mais aussi plus dense. 

Depuis quatre jours, déjà, on avait dépassé, ou plutôt évité, les dernières paillotes de Poligron : un minuscule poste à essence et l'éternelle épicerie chinoise. 

Après la latérite et l'herbe à éléphants, la forêt ; la forêt et la chaleur... 

On traînait les pieds, au ras du sol, le corps alourdi par la fatigue, épuisé par la marche. 

Le Moï, toujours devant ne semblait éprouver aucune fatigue. Tout d'un coup, il s'arrêta : "Pas bouger, chefs ! Les pieds ! " À quelques centimètres, deux morceaux de bambous extrêmement affilés sortaient, en pointes de fourche. 

"Qu'est-ce que c'est que ces trucs-là ? - Les lancettes de guerre. " 

On reprit une marche plus prudente ; pourtant, nos mollets étaient contractés et l'attention moins vigilante. 

On traversa le lit d'une petite rivière, dont l'eau fut reposante à nos pieds. C'est alors qu'on aperçut quatre hommes debout, une arbalète à la main. C’étaient les premiers Moïs... 

Encore des heures de marche, depuis le réveil, entre les fléchettes de guerre et les sangsues. 

De temps en temps, le cri des singes venait troubler le silence de la forêt. Puis, le village apparut, avec ses remparts de bois comme une arme inconnue. 

Le portail était entrouvert. 

Derrière Kim, on pénétra dans une sorte d'espace vide ; au milieu duquel, sur une perche, était plantée une tête de bœuf sauvage : un gaur. 

Nous étions à la merci des Moïs. Ils savaient sans nul doute que les Français avaient perdu la guerre et c'était à eux de choisir leur camp.



-VI- Le village n'est plus ce qu'il était.



Samedi 15 mai 1999. Quarante ans après. Et plus...

Cette fois c'est sous la conduite de Xa Kuong, mon fils, que je fais mon entrée dans le village. 

Je suis curieux de constater les changements. 

Ici aussi, la prétendue civilisation a marqué sa venue. 

Pourtant, la case du chef est toujours coiffée de plumes et une autre tête de gaur orne la perche centrale. 

Le chef, c'est le petit-fils de celui qui nous a reçu jadis, et un peu mon beau-frère puisque Xa Kuong est son neveu. 

On grimpe à l'échelle, on entre et, dans une demi-obscurité, on s'assoit ; c'est la coutume. 

J'ai la sensation presque irréelle de me retrouver quarante ans en arrière, lorsque nous sommes arrivés au village pour la première fois. 

Peu à peu les silhouettes se précisent, des guerriers debout, armés de la courte arme des Mnongs, mi-sabre, mi-coupe-coupe. Sur un tas de peaux, le chef sourit, ses lèvres distendues sur des gencives noires. 

Sans un mot, il lève deux doigts ; on va apporter la jarre. La jarre apparaît au-dessus de l'échelle, un roseau planté au milieu ; elle passe respectueusement de main en main. 

Le silence semble suspendu à la main du chef, levée solennellement sur la jarre. Il l'abaisse et, les yeux fermés, aspire l'alcool de riz (le choum) par le chalumeau de roseau. 

Puis, la jarre passe devant chacun d'entre-nous, selon un protocole compliqué. 

Je suis le deuxième à aspirer le liquide, sans dégoût, tant la mémoire des gestes me revient. 

La jarre doit repasser plusieurs fois avant qu'elle soit mise sur un trépied, en guise de table. 

Je sais l'essentiel des événements par Xa Kuong. Le village a une mine d'émeraude sur son territoire. Pendant des siècles, les petites pierres de mauvaise qualité, qu'on appelle "racines", servaient d'échange avec l'extérieur, voire pour acheter la bienveillance d'un gouverneur de province. 

Jamais, au grand jamais, on avait eu l'imprudence de faire le troc avec de vraies émeraudes, celles de plusieurs carats, à la fois translucides et d'un vert très pur. 

Jadis, j'avais été probablement le seul à avoir eu le privilège d'être autorisé à en emporter une sacoche, en témoignage de reconnaissance de la tribu.

Finalement, je n'en avais pris qu'une. La vie d'un homme peut tenir à ce qu'il porte sur lui... Et encore ! Après l'avoir avalé. Pour quelques heures !



-VII- Les Moïs choisissent leur camp. 



Mai-juin 1954. Quand nous sommes arrivés au village, à cette époque,  c'est le silence qui nous impressionna. 

Un tombeau orné de fétiches de plumes, et un énorme crâne de gaur suggéraient jusqu'à l'angoisse le sort qui allait peut-être devenir le nôtre. 

Kim monta à l'échelle de la maison commune et les discussions durèrent longtemps, tandis que sur la place déserte, Pierre et moi déverrouillions fiévreusement nos armes. 

Kim était chargé de nos propositions : nous avions des armes cachées quelque part, des armes qui pouvaient assurer leur survie contre un Viet-Minh arrogant, après sa victoire. 

En échange, nous demandions l'hospitalité pour un certain temps, jusqu'à ce qu'on puisse nous raccompagner chez les Français. 

Quand Kim revint, il nous dit que le chef était d'accord, ce qui ne signifiait rien pour l'instant, tant que l'on n'avait pas bu à la jarre. 

Nous sommes restés une à deux semaines dans une case, sans autre contact direct qu'un Mieng (esclave cambodgien) qui nous apportait des ignames, des bananes et de l'eau. 

Cela remplaçait nos rations K, dont il ne restait plus rien. 

Dehors la vie du village continuait ; on entendait le pilon des femmes battre le manioc. 

Du reste de l'Indochine, nous ne savions rien ; pour alléger notre marche nous nous étions délestés de notre poste radio SCR 300. 

Les Moïs, eux, bien renseignés par les tambours de bronze, attendaient que les choses se précisent. 

Ce furent les pourparlers de paix, qui s'engagèrent à Genève, qui les décidèrent. 

Il s'avérait que les Viets seraient provisoirement contenus dans le Nord, mais les Monts Dangrek se trouvaient dans une zone sensible, partagée entre les frontières imprécises du Laos, du Siam et du Cambodge. 

Dans un premier temps, les Moïs n'avaient pas grand-chose à craindre ; plus tard, ils pourraient se trouver entre l'enclume Thaïlandaise et le marteau d'une Indochine, unifiée sous la houlette du communisme. 

Ils en tirèrent les conséquences ; nous fûmes invités à boire à la jarre et à présenter nos propositions. 

C'était simple ! Sous notre conduite, les Moïs récupéraient les armes et les munitions que nous avions cachées et nous les aidions à se protéger de toute attaque d'où qu'elle vienne. 

Les lancettes de guerre aidant, les mines anti-personnelles et notre ancien armement pouvaient protéger tout leur territoire, naturellement accidenté, du moins à cette époque-là. 

De notre côté, il n'y avait aucune trahison envers notre pays, car, avec un matériel qui aurait été naturellement perdu, nous montions un maquis qui nous était favorable selon la fameuse notion :"les ennemis de nos ennemis sont nos amis". 

C'est ce que j'ai pu développer au commandement, à mon retour à Saigon, auprès du service de sécurité de l'armée. 

Ils ont un peu tiqué, à propos de mon initiative personnelle, mais dans les circonstances où l'on se trouvait, ils n'ont pu faire moins que m'octroyer la croix de guerre. 

Bien entendu, je ne leur ai pas parlé des émeraudes qui, par d'autres chemins, pouvaient assurer la survie d'un peuple que je considérais un peu comme mien...



J.A.

A suivre, demain



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À l'intention de mes concitoyens, cette nouvelle a été précédemment publiée dans mon pays natal par la revue Magasine du Ht-Quercy, 2000/3, n°51. p. 86 à 95. "FLOURAC J.A, La montagne aux émeraudes".

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Les récits qui forment cette rubrique sont de pure fiction. Tout rapprochement avec des personnages existants ou ayant existé est à exclure. Par contre, les paysages les monuments les coutumes et les techniques des peuples Moïs (ou Mnong) ont servi de modèles, encore que replacés dans des cadres différents. 

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